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Presse | Le baiser de l'ouragan

Je me souviens encore du jour où j'ai pris la décision de me raser la tête.
Nous sommes fin 2014, dans mon appartement toulousain. Mes parents et mes deux meilleurs amis sont assis en silence, ils attendent.
Un bruit de brosse à dents électrique emplit la pièce, je passe la machine sur le haut de mon crâne, là où il n'y a déjà presque plus de cheveux. Les unes après les autres, les mèches s'échouent sur le velours rouge du canapé.
Lorsque je repense à ma vie passée, j'ai l'impression qu'elle appartient à quelqu'un d'autre. Les chansons chinoises, le show-business, les fans, les plateaux télé et les tournées sont restés de l'autre côté du monde, dans un univers parallèle.
Cette vie-là s'est effacée en même temps que les mots s'articulaient derrière un masque stérilisé: Tumeur, rapatriement, biopsie, cancer.
Le soir même, j'ai décollé de Pékin pour atterrir devant la maison de mes parents. Les salles de concert se sont changées en hôpitaux, les robes à paillettes en blouses médicales, les cocktails colorés en chimios corsées.
Je n'aurais jamais cru que la mort puisse me rendre si vivante.
Je n'ai jamais appris à me battre, mais je me suis retrouvée au beau milieu d'un ring de boxe, face à la mort.
On joue à cache-cache, elle et moi. Parfois, c'est moi qui la domine. Parfois, elle m'envoie presque au tapis. Je l'empoigne, elle me fait un croche-patte. Je la frappe, elle resserre ses griffes autour de mon cou. Parfois, le combat se suspend. Mais elle n'est jamais loin, elle me suit comme mon ombre. De jour comme de nuit, je sens son souffle dans mon dos. Elle me terrorise et curieusement, elle m'enivre.
Je n'aurais jamais cru que la mort puisse me rendre si vivante.
Les masques tombent. Je n'ai plus rien à prouver. Plus rien à critiquer, plus rien à haïr. Je n'ai plus rien à posséder. J'ai juste à... être.
Jamais la bise du matin n'a été si agréable, les fleurs si odorantes, le ciel si bleu. Les bruits du quotidien sont comme une musique enchanteresse, chaque conversation au détour d'une ruelle devient poésie. Même la laideur devient éclatante de beauté.
Combien de temps me reste-t-il? Peut-être plus beaucoup. Je dois vivre chaque instant pleinement, aimer comme je n'ai jamais aimé, vivre à en crever. Les masques tombent. Je n'ai plus rien à prouver. Plus rien à critiquer, plus rien à haïr. Je n'ai plus rien à posséder. J'ai juste à... être.
J'ai compris que nous sommes tous égaux face à la maladie. Elle est impartiale. Elle frappe au hasard, nous délestant de nos parures scintillantes, de nos chevelures et de nos prises de tête du quotidien. Ses victimes sont catholiques comme musulmanes, gays comme hétéros, riches comme pauvres.
Elle nous oblige à regarder la vérité en face, retourner à la base, à ce qui nous est essentiel. Elle nous emmène au pays où les biens matériels, la reconnaissance sociale sont superflus. Désormais, tout ce qui compte, c'est l'instant présent, et puis l'amour.
Allongée dans mon lit d'hôpital, loin des flashs des photographes, des tapis rouges et des carrés VIP des boîtes de nuit, je suis entièrement nue sous les draps pâles. Nue dehors, nue dedans.
J'ai peut-être tout perdu, mais il me reste l'essentiel.
Le sol se tapisse de cheveux châtains. Je passe la main sur mon crâne lisse et savoure cette sensation inconnue.
L'ancienne Marine serait entrée dans une colère folle, aurait pleuré, crié à l'injustice. Mais la nouvelle Marine aime la personne qu'elle découvre dans le miroir.
Même avec les traits creusés, les sourcils rares, les cercles noirs sous les yeux, même complètement chauve, je me souris.
Je voudrais dire à toutes les personnes qui se battent qu'elles sont belles.
Je fais tout sauf pitié. Je n'ai honte de rien. Je marcherai dans la rue le menton haut et le crâne au vent. Aux regards des curieux, je répondrai avec un grand sourire. Ce sera ma manière à moi de changer le regard sur la maladie. Pour qu'on n'ait plus peur de prononcer le mot "Cancer" et qu'on puisse même en rire.
Je voudrais dire à toutes les personnes qui se battent qu'elles sont belles. Leur histoire, leur humanité, leur fragilité les rend beaux. Je voudrais leur dire qu'ils n'ont pas besoin de se cacher, qu'ils ne sont pas obligés de rentrer dans le moule. Ils ont le pouvoir de transformer leur faiblesse en véritable force.
Si je dois être malade, je le serai avec tout le panache dont je suis capable.
Je m'appelle Marine, j'ai 24 ans, je suis humaine, chauve et belle. J'ai décidé de raconter mon histoire en regardant le monde droit dans les yeux.
Vous qui la lirez peut-être, je vous invite à vous décentrer et à vous mettre, pour quelques heures, dans la peau d'une canc-heureuse.